Déficits en EHPAD : ce que cela change pour le médecin coordonnateur

Financement & tarification · Publié le · 7 min de lecture

Le baromètre RH et finances de la FNADEPA dresse un tableau contrasté du secteur médico-social : une façade budgétaire en apparence stabilisée, mais des fragilités persistantes qui pèsent directement sur les moyens humains et financiers mobilisables en établissement. Pour le médecin coordonnateur, ces arbitrages ne sont pas un enjeu purement administratif : ils déterminent concrètement la sécurité du circuit du médicament et la qualité de l'encadrement soignant au quotidien.

Un baromètre qui nuance une amélioration en trompe-l'œil

La FNADEPA vient de publier son état des lieux du secteur. La FNADEPA publie son baromètre biannuel sur la situation RH et financière des établissements et services pour personnes âgées, une enquête réalisé auprès de ses 1 600 adhérents, de statuts publics et privés. Pour le médecin coordonnateur, cette publication n'est pas un simple exercice statistique : elle éclaire directement les marges de manœuvre budgétaires dont dispose la direction de son établissement pour financer le temps de coordination médicale, les astreintes, la formation continue ou le renouvellement du matériel de soin.

Premier constat, en apparence rassurant : En 2025, l'étau financier semble s'être desserré globalement avec une proportion moindre des ESMS en déficit. Mais la fédération invite à ne pas s'arrêter à cette lecture de surface. Pour la FNADEPA, derrière une apparente sortie de crise, le secteur reste profondément fragilisé, un diagnostic que tout médecin coordonnateur confronté aux arbitrages budgétaires de son établissement reconnaîtra sans peine.

Des déficits toujours en hausse, malgré une façade stabilisée

Le nombre d'établissements en déficit a certes reculé en proportion, mais l'ampleur des déficits, elle, continue de se creuser. Le baromètre indique que plus de 2 ESMS sur 5 ont clôturé l'année 2025 déficitaires, et surtout que le déficit moyen s'aggrave fortement (+ 26,7 % en un an) pour atteindre – 166 134 € par structure. Cette aggravation du déficit moyen n'est pas neutre pour l'exercice médical en établissement : elle pèse directement sur les décisions de recrutement, sur les postes vacants non remplacés et sur les investissements différés en matériel de soin.

Conséquence directe de cette dégradation : plus d'un établissement déficitaire sur deux (53,3 %) a dû mobiliser ses réserves pour limiter ou compenser un déficit. Une réserve mobilisée est une marge de sécurité en moins pour l'année suivante — un paramètre que le médecin coordonnateur gagne à connaître avant de porter, devant sa direction, un projet de renforcement des moyens alloués à ses missions.

Ce qui masque la réalité financière — et ce que cela signifie pour la sécurité des soins

Le baromètre identifie plusieurs facteurs qui atténuent artificiellement la gravité de la situation. D'abord, la perception d'aides financières massives à hauteur de 237 000 € en moyenne a permis à de nombreux établissements de limiter leur déficit affiché sans que le déséquilibre structurel soit résolu pour autant. Ensuite, et c'est le point le plus sensible du point de vue clinique, le rapport pointe la pénurie de personnels pour 2/3 des ESMS, réduisant mécaniquement leurs charges de personnel. Autrement dit, une partie de l'équilibre comptable affiché résulte de postes non pourvus plutôt que d'une gestion assainie.

Pour le médecin coordonnateur, ce mécanisme a des conséquences très concrètes : des effectifs incomplets pèsent directement sur l'encadrement soignant, sur la vigilance autour du circuit du médicament et sur la capacité à déployer les protocoles de prévention des risques gériatriques. Enfin, le baromètre relève le report d'investissements pour l'entretien ou la rénovation, un facteur qui touche aussi les conditions matérielles de la prise en charge — chariots de soins, systèmes d'aide à la prescription, équipements de sécurisation du médicament.

Un écart public/privé qui pèse différemment sur l'exercice médical

La situation financière n'est pas homogène selon le statut de l'établissement. Dans le secteur public (dont 47,6 % sont déficitaires avec un montant moyen de – 185 726 €), la pression budgétaire s'exerce dans un cadre statutaire plus rigide pour les recrutements. Dans le secteur privé, l'écart est net : 36,1 %, avec un montant de – 116 554 € d'établissements déficitaires. Le médecin coordonnateur qui exerce dans un établissement public doit donc composer avec un déficit moyen structurellement plus élevé, ce qui rend d'autant plus stratégique le dialogue avec la direction de l'établissement sur la hiérarchisation des priorités budgétaires liées aux soins.

2026 : une nouvelle salve de charges à absorber

Au-delà du constat, le baromètre alerte sur les perspectives : 36 % des ESMS anticipent des difficultés de trésorerie pour l'année à venir. Plusieurs charges nouvelles, indépendantes de la gestion de chaque établissement, viennent grever les budgets : + 7 569 € par établissement concerné au titre du versement mobilité régional et rural (VMRR), + 23 462 € de hausse des cotisations pour les établissements publics affiliés au régime de retraite CNRACL, et + 14 042 € estimés pour les établissements associatifs au titre de la taxe d'apprentissage. Ces montants, pris isolément, semblent modestes ; cumulés sur un budget déjà déficitaire, ils réduisent d'autant la capacité d'un établissement à financer du temps médical supplémentaire, une astreinte renforcée ou un plan de formation, des sujets développés dans la page consacrée au financement et à la tarification des EHPAD.

Un périmètre plus restreint, déjà documenté par la CNSA en 2023

La fragilité financière n'est pas propre au millésime 2025 du baromètre FNADEPA. Sur un périmètre distinct et plus restreint — les seuls établissements publics et privés non lucratifs — la CNSA avait déjà documenté, pour l'exercice 2023, une situation elle aussi dégradée : 68,3 % étaient en déficit cette même année. Sur ce même périmètre, elle relevait une pression durable sur les charges : Les charges des EHPAD publics et privés non lucratifs ont augmenté à un rythme soutenu depuis 2020 : +6,3 % en 2023. Ces deux constats, antérieurs de deux ans et centrés sur un périmètre sectoriel différent de celui du baromètre FNADEPA, ne s'additionnent pas à lui : ils indiquent une fragilité installée depuis plusieurs années plutôt qu'un phénomène ponctuel de 2025.

La CNSA alerte également sur la trajectoire de long terme du secteur : Les dépenses d'APA pourraient doubler d'ici 2050, renforçant la pression sur les finances des départements. Pour le médecin coordonnateur, cette perspective démographique signifie que les arbitrages budgétaires actuels ne relèvent pas d'une difficulté conjoncturelle, mais d'une tension structurelle appelée à s'installer durablement — un paramètre à intégrer dans toute réflexion sur les critères d'admission et l'accompagnement éthique des résidents face à des moyens contraints.

Les revendications de la FNADEPA et l'échéance de la Conférence nationale de l'Autonomie

Alors qu'ont débuté les travaux préparatoires de la Conférence nationale de l'Autonomie et que les ESMS affrontent une canicule particulièrement éprouvante, la fédération professionnelle a formulé plusieurs demandes. Elle appelle à une politique ambitieuse du financement du Grand âge, avec des moyens renforcés. Elle exprime aussi son incompréhension face au report de la généralisation de la fusion soins-dépendance, pourtant jugée majoritairement positive par les Ehpad concernés. Sur le volet domicile, la fédération formule une demande similaire : Elle appelle à accélérer la réforme des services autonomie à domicile (SAD), encore incomplète avec seulement la moitié des rapprochements opérationnels. Ces revendications concernent aussi indirectement l'exercice en établissement, dans la mesure où l'articulation entre domicile et institution conditionne le profil de dépendance et de complexité médicale des résidents admis en EHPAD. Les prochaines échéances de ce dossier sont à suivre dans la rubrique actualités du site.

Ce que cela change concrètement pour le médecin coordonnateur

Au terme de ce baromètre, plusieurs implications se dégagent pour la pratique quotidienne du médecin coordonnateur. D'abord, la vigilance sur les effectifs soignants doit rester une priorité affichée auprès de la direction, dans la mesure où une partie de l'équilibre budgétaire actuel repose sur des postes non pourvus plutôt que sur une gestion assainie. Ensuite, le circuit du médicament et les protocoles de prévention des risques méritent d'être documentés et régulièrement réévalués, car ce sont souvent les premiers postes touchés par le report d'investissements ou par la tension sur les effectifs. Enfin, la connaissance fine de la situation financière de son propre établissement — statut public ou privé, niveau de réserves mobilisées, exposition aux nouvelles charges de l'année — donne au médecin coordonnateur des arguments objectivés pour porter, en équipe de direction, les besoins de sa fonction et la sécurité des soins délivrés aux résidents.

Sources officielles