Santé publique France publie les résultats de sa mission de surveillance de la consommation d'antibiotiques et, pour la première fois, d'antifongiques dans les Ehpad disposant d'une pharmacie à usage intérieur. Une hausse marquée de la consommation antibiotique invite le médecin coordonnateur à revoir, avec l'équipe soignante et le pharmacien, les leviers de bon usage disponibles dans son établissement.
Une surveillance élargie aux antifongiques pour la première fois
La mission Spares (Surveillance et prévention des antibiotiques résistances en Ehpad et structures médico-sociales) de Santé publique France a mobilisé en 2024 470 structures d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) disposant d'une pharmacie à usage intérieur (PUI) participantes, avec un nombre médian de 144 lits. Cette base constitue, pour un médecin coordonnateur, un point de comparaison utile avec la consommation observée dans son propre établissement.
Nouveauté de cette édition : La consommation d'antifongique, étudiée en 2024 pour la première fois, était très faible, essentiellement liée au fluconazole qui était le seul antifongique utilisé dans la très grande majorité des structures, en lien avec les pathologies qui y sont traitées (candidoses essentiellement). Ce volet a réuni 213 structures Ehpad participantes, soit 45% des structures participant à la surveillance de la consommation des antibiotiques, avec un nombre médian de 160 lits.
Une consommation d'antibiotiques en nette hausse
Le chiffre central de cette édition concerne le niveau global de prescription : la consommation d'antibiotiques en Ehpad avec PUI a atteint 39,5 doses définies journalières pour 1 000 journées d'hébergement (DDJ/1 000 JHeb), avec des variations selon le type de structure de rattachement. Comparée aux années précédentes, cette valeur marque une rupture de tendance : La consommation d'antibiotiques en 2024 (39,5 DDJ/1 000 JHeb) était plus élevée que les années précédentes (respectivement 33,4 ; 31,5 et 35,1 DDJ/1 000 JHeb en 2020, 2021 et 2022).
Santé publique France écarte l'hypothèse d'un biais méthodologique lié au renouvellement de l'échantillon d'une année sur l'autre : les variations liées à un échantillon différent chaque année n'expliquaient pas cette valeur globale plus élevée, les valeurs 2024 étant plus élevées pour tout type d'Ehpad hormis ceux rattachés à un ESMR. Cette hausse ne se limite pas au secteur médico-social : Les consommations d'antibiotiques observées en 2024 dans les Ehpad participants étaient plus élevées qu'en 2022, en cohérence avec les valeurs plus élevées observées en ville et en établissements de santé en 2024. Pour le médecin coordonnateur, ce contexte général justifie de resituer les chiffres de son propre établissement dans une dynamique nationale plutôt que de les interpréter comme un signal isolé.
Trois molécules concentrent l'essentiel des prescriptions
La structure de la consommation reste dominée par un nombre restreint de molécules : Trois antibiotiques – amoxicilline-acide clavulanique, amoxicilline et ceftriaxone – représentent plus des deux tiers des DDJ consommées au sein des structures (respectivement, 36%, 26% et 6%). En valeur absolue, les trois antibiotiques les plus consommés étaient l'association amoxicilline – acide clavulanique (14,1 DDJ/1 000 JHeb) suivie par l'amoxicilline (10,2 DDJ/1 000 JHeb) et la ceftriaxone (2,5 DDJ/1 000 JHeb).
C'est précisément sur ce triptyque que portent les marges de progrès identifiées par Santé publique France, qui invite à privilégier l'amoxicilline seule lorsque le tableau clinique le permet : des actions pourraient être menées afin d'encourager encore, lorsque c'est indiqué, le recours à l'amoxicilline seule plutôt qu'à l'amoxicilline acide-clavulanique. Un ratio d'usage vient d'ailleurs objectiver une évolution favorable sur ce point précis : Le ratio d'utilisation amoxicilline/amoxicilline-acide clavulanique était de 0,72 en 2024, plus élevé que sur la période 2020-2022.
Indication, voie d'administration : les indicateurs de qualité de la prescription
Au-delà du volume, la mission Spares suit des indicateurs qualitatifs directement mobilisables en réunion de bon usage des antibiotiques. La part des molécules à spectre restreint recule légèrement : La part d'antibiotiques à indication restreinte (molécules du groupe II selon la Société de pathologie infectieuse de langue française - Spilf) était moins élevée en 2024 (53,2%) qu'en 2020, 2021 et 2022. La voie d'administration reste très majoritairement orale : La proportion d'antibiotiques injectables parmi tous les antibiotiques administrés par voie orale ou voie parentérale atteignait 8,0%.
Autre signal encourageant relevé dans le rapport : La progression touche notamment les principaux antibiotiques utilisés en Ehpad : l'amoxicilline associée ou non à l'acide clavulanique, alors que la consommation de fluoroquinolone continue de régresser. Santé publique France rappelle néanmoins que Les efforts concernant un usage parcimonieux et adapté à l'indication des fluoroquinolones doivent être poursuivis, un point de vigilance que le médecin coordonnateur peut intégrer aux procédures de prévention du risque infectieux de son établissement.
Antifongiques : une consommation faible, très concentrée sur une molécule
Sur le volet antifongique, la consommation globale reste modeste : elle s'établit à 0,7 DDJ/1 000 JHeb, avec des variations observées selon la structure de rattachement de l'Ehpad. Cette consommation est quasi exclusivement portée par une seule molécule : Une molécule – fluconazole – représente près de 90% des DDJ consommées en Ehpad. Le rapport précise ce chiffre : le fluconazole était le principal antifongique utilisé par la quasi-totalité des participants et représentait 89,2% des consommations, et plus largement, Les triazolés représentaient ainsi 98% de la consommation totale d'antifongiques. Cette concentration reflète la prédominance des candidoses parmi les indications traitées en Ehpad, cohérente avec le profil infectieux habituel des résidents.
Des écarts marqués selon le type de structure de rattachement
Le niveau de consommation d'antibiotiques varie sensiblement selon l'adossement institutionnel de l'Ehpad : Les consommations les plus élevées étaient observées au sein des 18 Ehpad rattachés à des centres hospitaliers universitaires (CHU) : 42,5 DDJ/1 000 JHeb ; les plus faibles au sein des 13 établissements privés à but lucratif de type médecine, chirurgie ou obstétrique (MCO) : 29,0 DDJ/1 000 JHeb. Cet écart invite chaque médecin coordonnateur à situer son établissement non seulement par rapport à la moyenne nationale, mais aussi par rapport à des structures de profil comparable, avant de tirer des conclusions sur ses propres pratiques de prescription.
Comment se situe l'Ehpad par rapport aux autres secteurs de soins
Le rapport replace ces résultats dans le paysage plus large de la prise en charge des personnes âgées. Sur les antibiotiques : La consommation d'antibiotiques en Ehpad reste inférieure à celle observée dans les secteurs de soins de longue durée des ES (68,0 DDJ/1 000 journées d'hospitalisation en 2024) et était comparable à celle observée en 2023 en Ehpad ne disposant pas de PUI (39,3 DDJ/ JHeb). Sur les antifongiques, le constat est similaire : Pour les antifongiques aussi, la consommation est plus faible que celle observée dans les secteurs de soins de longue durée des ES (1,6 DDJ/1 000 journées d'hospitalisation en 2024). Autrement dit, la hausse observée en Ehpad avec PUI ne place pas ce secteur en position atypique par rapport aux autres structures de prise en charge des personnes âgées, mais elle appelle la même vigilance.
Ce que recommande Santé publique France
Face à ces résultats, l'agence est explicite sur la nécessité de maintenir l'effort de surveillance : Au total, face aux valeurs élevées de consommation d'antibiotiques en 2024, il apparait nécessaire de continuer à surveiller les consommations d'anti-infectieux et à mener des actions en faveur de leur bon usage. Deux leviers non médicamenteux sont mis en avant. D'une part, les mesures de prévention du risque infectieux restent essentielles, notamment la prévention des infections urinaires et respiratoires. D'autre part, sur le plan vaccinal, la prévention des infections respiratoires pourra s'appuyer sur la promotion de la vaccination contre la COVID-19, la grippe ou le pneumocoque chez les populations à risque, fréquentes dans ces structures.
Pour le médecin coordonnateur, ces recommandations se traduisent concrètement par trois axes de travail avec l'équipe soignante et la PUI : suivre l'évolution de la consommation d'antibiotiques de l'établissement au regard des repères nationaux, consolider la couverture vaccinale des résidents à risque, et renforcer les mesures de prévention des infections urinaires et respiratoires dans les procédures de gestion des risques gériatriques déjà en place.
Le cadre réglementaire du circuit du médicament et le rôle du médecin coordonnateur
Ces résultats cliniques s'inscrivent dans un cadre juridique en évolution. Selon le Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge, Le circuit du médicament en Ehpad est encadré par le Code de la santé publique et par plusieurs réformes visant à renforcer la sécurité de la prise en charge médicamenteuse des personnes âgées. Le rôle du médecin coordonnateur dans ce circuit a lui-même été précisé récemment : Loi du 27 décembre 2023 sur le rôle du médecin coordonnateur et décret du 4 septembre 2025 relatif aux missions et conditions d'exercice des infirmiers et médecins coordonnateurs. Ce cadre renforce la légitimité du médecin coordonnateur à porter, au sein de son établissement, les échanges avec la PUI et l'équipe soignante sur le bon usage des anti-infectieux — une mission détaillée dans notre page consacrée aux missions du médecin coordonnateur.
Pour aller plus loin
Le médecin coordonnateur qui souhaite objectiver la situation de son propre établissement peut s'appuyer sur les indicateurs détaillés du rapport Spares (répartition par molécule, ratio amoxicilline/amoxicilline-acide clavulanique, part de voie injectable) pour engager un dialogue structuré avec la PUI de rattachement. Consultez également nos actualités cliniques et réglementaires pour suivre les prochaines publications sur la prévention du risque infectieux en gériatrie.
Sources officielles
Santé publique France — Surveillance de la consommation d'antibiotiques et d'antifongiques en établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes disposant d'une pharmacie à usage intérieur. Mission Spares. Résultats 2024
Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge — Conseil de l'âge — Séance du 19 mars 2026 : le cadre législatif dans le circuit du médicament en Ehpad