Gériatres en France : une hausse des effectifs qui ne résout pas tout en EHPAD

Actualités professionnelles · Publié le · 7 min de lecture

Selon le bilan démographique de la DREES arrêté au 1er janvier 2026, le nombre de gériatres a pratiquement triplé depuis 2012 passant de 1 200 à 3 400 début 2026. Une progression spectaculaire sur le papier, mais qui laisse entière la question de la couverture en médecins coordonnateurs dans les établissements pour personnes âgées dépendantes, et de l'accès effectif à l'expertise gériatrique au quotidien.

Un bilan démographique qui confirme une reprise des effectifs médicaux

Dans son bilan annuel sur la démographie médicale, la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) établit qu'242 200 médecins sont en activité en France au 1er janvier 2026, soit 5 000 de plus qu'un an auparavant. Sur le temps long, le nombre de médecins a augmenté de 12,2 % depuis 2012, avec une progression qui s'accélère d'année en année : + 2,1 % entre les 1er janvier 2025 et 2026, + 1,6 % entre 2024 et 2025, et + 1,4 % entre 2023 et 2024.

Cette dynamique s'accompagne d'une évolution du profil des praticiens. 51 % des médecins en activité sont des femmes au 1er janvier 2026, contre 41 % en 2012, et leur moyenne d'âge s'élève à 49,7 ans au 1er janvier 2026, alors qu'elle était de 51,1 ans au 1er janvier 2012. Le mode d'exercice évolue également : 42 % des médecins exercent exclusivement en libéral (contre 51 % début 2012) et 13 % des médecins exercent en mixte, une bascule qui n'est pas sans conséquence sur la disponibilité des praticiens pour l'exercice en établissement. Les généralistes restent la porte d'entrée la plus fréquente du système de soins : Au 1er janvier 2026, 101 000 médecins généralistes (42 % de l'ensemble des médecins) composent le socle de l'offre médicale.

La gériatrie, spécialité qui progresse le plus vite

Au sein de cet ensemble, c'est la gériatrie qui affiche la trajectoire la plus nette. La DREES relève qu'le nombre de gériatres a pratiquement triplé depuis 2012 passant de 1 200 à 3 400 début 2026. Cette tendance est corroborée par le Conseil National de l'Ordre des Médecins (CNOM) dans son Atlas de la démographie médicale : 245 847 médecins inscrits au Tableau de l'Ordre sont en activité, soit une hausse de 1,9 % sur la seule année 2025-2026.

Pour l'Ordre, cette embellie ne doit toutefois pas masquer les tensions persistantes : l'accès aux soins demeure une difficulté pleinement d'actualité, avec une majoration persistante des inégalités territoriales. Et le renouvellement des générations passe aussi par l'international, puisqu'ils sont désormais 14,2 % des médecins inscrits au Tableau de l'Ordre à avoir obtenu leur diplôme à l'étranger, signe du recours croissant à des viviers de recrutement extérieurs pour combler les postes vacants sur certains territoires.

Ce que le seuil réglementaire change pour le médecin coordonnateur

Pour un directeur d'EHPAD, cette progression nationale des effectifs de gériatres ne se traduit pas mécaniquement par un accès facilité à l'expertise gériatrique dans son propre établissement. Le cadre réglementaire fixe des règles précises quant à l'organisation de la fonction de coordination médicale, détaillées sur notre page consacrée aux missions du médecin coordonnateur. Un décret modifiant le code de l'action sociale et des familles fixe ainsi la règle suivante : Au sein des établissements mentionnés au I de l'article L. 313-12 dont la capacité autorisée est inférieure à 200 places, la fonction de coordination prévue au V du même article est occupée par un seul médecin. En clair, seuls les établissements de capacité restreinte peuvent confier l'ensemble de la coordination médicale à un praticien unique ; au-delà de ce seuil, la fonction doit être partagée entre plusieurs médecins coordonnateurs, ce qui suppose de trouver plusieurs profils qualifiés disponibles sur le même bassin d'emploi.

Un déficit de médecins coordonnateurs qui n'a pas disparu

Or, malgré la progression des effectifs de gériatres, le déficit de médecins coordonnateurs reste documenté par les pouvoirs publics. Dans son rapport d'information consacré à la prise en charge médicale en EHPAD, le Sénat s'appuie sur les constats de la Cour des comptes pour souligner qu'un tiers des Ehpad ne dispose pas d'un médecin coordonnateur. Devant cette même commission, la Cour des comptes va plus loin, évoquant un manque de médecins coordonnateurs dans 50 % des Ehpad, alors que leur présence répond pourtant à une obligation légale. Cet écart entre les deux évaluations illustre la difficulté à mesurer précisément la couverture réelle du territoire, mais converge sur un même constat : la fonction reste sous tension, y compris dans les établissements où elle existe formellement.

Ce que révèlent les enquêtes de terrain sur l'application des obligations réglementaires

Le cadre réglementaire ne se limite pas à la présence d'un médecin coordonnateur : il fixe aussi le contenu de ses missions, en lien avec les protocoles de prévention des risques gériatriques mis en œuvre dans l'établissement. L'enquête de la Commission Normes et Moyens de la CNSA dresse un bilan contrasté de l'application de ces obligations. La correspondance du niveau de qualification du médecin coordonnateur avec les attendus réglementaires (appliquée en totalité à 91 %) apparaît globalement respectée. D'autres missions restent en retrait : L'obligation relative à la commission de coordination gériatrique est déclarée totalement inappliquée dans 36,10 % des cas, tandis qu'la réalisation du projet général de soins et du rapport annuel d'activité médicale accuse des niveaux d'inapplication élevés (respectivement 17,8 % et 15,4 %).

Ces écarts d'application trouvent en partie leur origine dans la réalité du terrain : Le travail avec les médecins traitants est jugé complexe pour plusieurs raisons (désertification médicale sur certains territoires, passages rares et difficiles en cas d'urgence, prescriptions inadéquates et en méconnaissance d'autres traitements et des problématiques gériatriques). Face à ces contraintes, le constat de l'enquête est net : Le médecin coordonnateur peut donc être amené à réaliser des prescriptions en dehors des situations d'urgence, une pratique qui déborde du cadre initial de sa fonction mais que le contexte de désertification rend parfois nécessaire sur le terrain.

Le centre de ressources territorial, une réponse organisationnelle à la pénurie locale

Face à ces constats, le législateur a fait évoluer le cadre d'exercice du médecin coordonnateur. Un décret relatif à la mission de centre de ressources territorial relève ses obligations de présence et crée un nouveau dispositif : Décret n° 2022-731 du 27 avril 2022 relatif à la mission de centre de ressources territorial pour personnes âgées et au temps minimum de présence du médecin coordonnateur en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Concrètement, dans le cadre de cette mission, les établissements y sont tenus : Ils concluent des conventions avec un ou plusieurs établissements de santé du territoire, dont, le cas échéant, au moins un hôpital de proximité, afin de bénéficier d'interventions de structures d'hospitalisation à domicile. Ce mécanisme conventionnel ouvre une voie complémentaire à l'embauche directe : mutualiser l'expertise gériatrique disponible sur un territoire, plutôt que de dépendre uniquement du recrutement d'un médecin coordonnateur en interne. Cette logique de mutualisation rejoint directement les enjeux de financement et de tarification des établissements, où l'allocation des moyens médicaux conditionne la capacité à construire de tels partenariats.

Pour les directeurs d'établissement, une vigilance qui reste de mise

Pour les directeurs d'EHPAD comme pour les médecins coordonnateurs en poste, le triplement du nombre de gériatres constitue un signal positif à moyen terme, mais il ne suffit pas à lui seul à résoudre les difficultés de recrutement propres à chaque territoire. La progression nationale des effectifs ne se traduit pas uniformément dans chaque bassin d'emploi, et la vigilance sur la conformité aux obligations réglementaires — présence effective, missions réalisées, commission de coordination gériatrique réunie — reste un enjeu de pilotage direct pour la direction de l'établissement. Anticiper les besoins de recrutement, sécuriser les conventions territoriales et documenter l'activité médicale demeurent des leviers accessibles indépendamment de l'évolution démographique nationale. Nous suivrons l'évolution de ces indicateurs dans nos prochaines actualités professionnelles.