L'agence du médicament a réactualisé cet été sa mise en garde sur les traitements qui altèrent l'adaptation de l'organisme à la chaleur. Pour un résident polymédiqué, la question n'est pas d'interrompre des traitements mais d'identifier ceux qui déplacent le seuil de décompensation. Voici les classes concernées, leurs mécanismes et la conduite de révision d'ordonnance applicable en établissement.
Un rappel réactivé au cœur d'un été à répétition d'épisodes
La mise en garde de l'agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé n'est pas nouvelle, mais sa réactivation est datée : la page de référence porte la mention MIS À JOUR LE 10/07/2026. Le contexte de cette actualisation était celui d'un épisode majeur, puisque 24 départements du quart nord-ouest de la France seront placés en vigilance rouge canicule le 11 juillet à partir de midi, et 59 autres départements en vigilance orange.
L'été 2026 n'en est pas resté là. Le bulletin national de surveillance publié le 5 août 2026 documente un épisode ultérieur au cours duquel 24% de la population hexagonale a été concernée par au moins un jour de vigilance orange canicule. L'impact sur le recours aux soins est mesurable : le nombre de passages aux urgences tous âges pour l'indicateur iCanicule (hyperthermies/coup de chaleur, déshydratations et hyponatrémies) a atteint un pic de 293 passages le 29 juillet, et les hospitalisations suite à un passage aux urgences pour iCanicule ont atteint un plateau élevé entre le 29 et le 31 juillet, à plus de 160 hospitalisations quotidiennes. L'agence sanitaire précise que toutes les classes d'âges sont concernées par ces recours aux soins d'urgence pour l'indicateur iCanicule et en particulier les personnes âgées de 75 ans et plus.
Ce signal justifie que la révision des ordonnances soit traitée comme une mesure de prévention à part entière, au même titre que les mesures d'hydratation et de rafraîchissement inscrites dans vos protocoles de prévention des risques gériatriques.
Quatre mécanismes de vigilance
Le document de référence de l'agence, auquel renvoie cette actualisation, classe les molécules non par indication mais par mécanisme d'atteinte. Cette logique est précieuse en pratique : elle permet de raisonner par résident plutôt que par liste. Un premier tableau distingue les atteintes de l'hydratation, de l'élimination rénale et de la thermorégulation ; un second regroupe les molécules qui aggravent les effets de la chaleur par voie hémodynamique.
Aggravation de la déshydratation
La première catégorie regroupe les médicaments susceptibles d'aggraver le syndrome d'épuisement - déshydratation et le coup de chaleur. On y trouve les molécules qui majorent les pertes hydriques. Les diurétiques y figurent en tant que médicaments qui augmentent la production d'urine et réduit la tension artérielle, aux côtés des laxatifs, définis comme médicaments pour traiter la constipation. Deux familles méritent une attention particulière chez le sujet âgé : certains antidiabétiques oraux comme les gliflozines, dont l'effet glycosurique majore la diurèse, et certains antiépileptiques comme le topiramate, zonisamide.
Élimination rénale compromise
La déshydratation modifie ensuite la pharmacocinétique de molécules à marge thérapeutique étroite. L'agence cite dans cette catégorie certains médicaments pour réguler le rythme du coeur : antiarythmiques, digoxine — un point d'attention classique en gériatrie, où l'intoxication digitalique se manifeste souvent par des signes atypiques. Sont également concernés certains médicaments pour faire baisser le cholestérol : statines, fibrates.
Le retentissement rénal direct constitue une catégorie distincte, qui vise tous les anti-inflammatoires comprenant les antiinflammatoires non stéroidiens (AINS), l'aspirine. L'association d'un traitement de ce type à un diurétique et à un bloqueur du système rénine-angiotensine chez un résident dont les apports hydriques chutent constitue la situation à risque la plus documentée.
Thermorégulation centrale et périphérique
C'est la catégorie la plus spécifique de la population accueillie en établissement. Au niveau central, l'agence signale certains neuroleptiques (traitement de certaines psychoses ou de la maladie de Parkinson 1). Au niveau périphérique, le mécanisme est explicite : les médicaments anticholinergiques 2 : limiter la production de sueur. Chez un résident dont la réponse sudorale est déjà physiologiquement diminuée, cette inhibition supprime le principal levier de déperdition thermique.
Deux tableaux graves sont rappelés en note. Le premier est le syndrome malin des neuroleptiques : une réaction dangereuse avec de la fièvre, des muscles rigides, des variations de la tension artérielle et un coma. Le second est le syndrome sérotoninergique : syndrome associant des signes digestifs, psychiatriques, neurologiques et du système nerveux autonome (SNA) qui régule les fonctions automatiques. En période de forte chaleur, le diagnostic différentiel avec un coup de chaleur devient délicat, ce qui plaide pour une traçabilité précise des traitements psychotropes en cours.
Aggravation hémodynamique
Le second tableau regroupe les molécules qui abaissent la pression artérielle, l'agence caractérisant les antihypertenseurs comme médicaments qui font baisser la tension artérielle. La vasodilatation induite par la chaleur s'y ajoute et majore le risque d'hypotension orthostatique — donc de chute.
La synthèse publique de l'agence retient la même logique d'ensemble : certains médicaments (diurétiques, laxatifs, antihypertenseurs, antiépileptiques, antidouleurs, etc.) peuvent aggraver les conséquences des fortes températures sur votre organisme.
Ne pas oublier les dispositifs médicaux
Un point échappe fréquemment aux révisions d'ordonnance : la fiabilité du matériel de surveillance. L'agence indique que d'autres médicaments ou dispositifs médicaux (comme les bandelettes de glycémie) voient leur efficacité réduite sous l'effet de la chaleur. Pour un résident diabétique, une lecture faussée pendant un épisode de chaleur peut conduire à une adaptation thérapeutique inappropriée. Les conditions de stockage des consommables et des médicaments thermosensibles méritent donc un contrôle explicite au déclenchement du plan de gestion des fortes chaleurs.
La méthode de révision : outils validés et pluriprofessionnalité
La révision d'ordonnance ne s'improvise pas résident par résident sans support. Les recommandations de la haute autorité de santé fournissent le cadre méthodologique. Pour le repérage des prescriptions potentiellement inappropriées chez le sujet âgé, les plus connues sont les critères de Beers, la liste de Laroche, et les critères STOPP and START. Pour structurer la décision, le PMSA simplifié (prescription médicamenteuse chez le sujet âgé) est un tableau issu des outils du programme PMSA. Il formalise le raisonnement clinique chez le sujet âgé polypathologique.
Sur les psychotropes, la recommandation applicable aux établissements est directe : il convient de réévaluer régulièrement les traitements psychotropes (indication, efficacité et effets iatrogènes). Un épisode de vigilance constitue une fenêtre naturelle pour conduire cette réévaluation, en particulier sur les neuroleptiques et les traitements sédatifs prescrits au long cours.
Cette démarche s'inscrit dans une exigence opposable en évaluation : le référentiel qualité applicable aux établissements et services médico-sociaux prévoit que l'ESSMS définit et déploie sa stratégie de gestion du risque médicamenteux. Autrement dit, la révision saisonnière des ordonnances n'est pas seulement une bonne pratique clinique : elle documente un objectif évalué.
En pratique, l'exercice reste contraint par la répartition des rôles. La prescription relève du médecin traitant de chaque résident, et vous intervenez au titre de la coordination et de l'avis gériatrique — un équilibre décrit dans nos repères sur les missions du médecin coordonnateur. Une révision efficace suppose donc d'associer le pharmacien référent, de cibler les résidents cumulant plusieurs mécanismes de risque, et de transmettre au prescripteur une proposition argumentée plutôt qu'une alerte générique.
L'environnement bâti, angle mort de la prévention
La pharmacologie ne compense pas un bâtiment inadapté. Une société savante de gériatrie a publié le dimanche 2 août 2026 les résultats d'une enquête conduite pendant l'été. Sa méthode : mener une enquête nationale dans 82 unités de gériatrie aiguë et 25 services de soins médicaux et de réadaptation, représentant au total plus de 3000 lits. Les constats sont sévères sur le bâti, puisque plus de 70 % des chambres de patients et des locaux professionnels recensés étaient exposés à une chaleur anormale. Ils le sont aussi sur les filières, dans 90 % des services, l'offre de soins médicaux et de réadaptation était jugée insuffisante, ce qui pèse directement sur les possibilités d'aval hospitalier lorsqu'un résident doit être transféré. Ces éléments constituent un argumentaire mobilisable auprès de la direction de l'établissement pour documenter un besoin d'adaptation des locaux.
Ce qu'il faut retenir
Trois précisions de portée. La liste des classes médicamenteuses diffusée par l'agence porte sa propre date d'édition, antérieure à l'actualisation de juillet 2026 : c'est la mise en garde qui a été réactivée, pas la liste réécrite. Le bulletin de surveillance cité ne fournit pas de ventilation chiffrée propre aux 75 ans et plus pour l'épisode de fin juillet, ni de bilan de mortalité. Enfin, aucune donnée publique ne chiffre spécifiquement l'impact de cet été sur les résidents d'établissement, par opposition aux personnes âgées en général.
Reste la conduite à tenir, qui elle est documentée : identifier les résidents cumulant diurétique, bloqueur du système rénine-angiotensine et anti-inflammatoire ; repérer ceux sous psychotropes à effet anticholinergique ou neuroleptique ; vérifier les conditions de conservation des traitements et des consommables de surveillance ; et tracer la réévaluation dans le dossier, en la rattachant explicitement à la stratégie de gestion du risque médicamenteux de l'établissement. Ces éléments trouvent naturellement leur place dans le volet soins du projet d'accompagnement personnalisé des résidents les plus exposés.
Sources officielles
- Mise en garde de l'agence du médicament sur les fortes chaleurs
- Liste des médicaments pouvant diminuer l'adaptation de l'organisme aux vagues de chaleur
- Bulletin national de surveillance canicule et santé
- Recommandations sur la prévention de la dépendance iatrogène liée à l'hospitalisation
- Référentiel et manuel d'évaluation de la qualité des établissements et services médico-sociaux
- Communiqué de la société savante de gériatrie sur la protection des personnes âgées