Aval des urgences : ce que le rapport de la SFGG change pour les EHPAD

Management & coordination · Publié le · 7 min de lecture

Publié fin juillet, le rapport de mission de la Société française de gériatrie et gérontologie explore les voies alternatives au passage aux urgences pour les personnes âgées. Plusieurs de ses leviers relèvent de l'organisation interne de l'établissement. Lecture ciblée pour le médecin coordonnateur.

Chaque transfert d'un résident vers un service d'accueil des urgences est une décision médicale prise, le plus souvent, dans l'urgence et sans le recours qu'on aurait souhaité. Un rapport de mission publié fin juillet par la Société française de gériatrie et gérontologie s'attaque précisément à cette zone grise : quelles voies existent, en amont du brancard, pour un résident dont l'état se dégrade ? Le document, dense, s'adresse aux pouvoirs publics — mais plusieurs de ses leviers relèvent de l'organisation interne de l'établissement, donc du médecin coordonnateur.

Un constat chiffré : pour le sujet âgé, les urgences mènent à l'hospitalisation

Le rapport « Alternatives et aval des urgences » a été publié par la SFGG le mardi 28 juillet 2026. Sa lettre de mission fixait un objectif explicite : définir des parcours de prise en charge alternatifs aux urgences lorsque cela est pertinent. Le mot compte — il ne s'agit pas d'empêcher des passages justifiés, mais de trier.

Le chiffre qui structure le raisonnement concerne l'issue du passage. Le rapport relève que le taux d'hospitalisation après passage aux urgences avoisine les 50 % pour les 75 ans et plus, alors qu'il est en moyenne de moins de 20 % pour les populations adultes. Pour un résident, franchir la porte des urgences revient donc, une fois sur deux, à être hospitalisé — avec le cortège de décompensations, de confusion et de perte d'autonomie que la gériatrie documente depuis longtemps.

Ce constat rejoint celui de la Haute Autorité de santé. La HAS relève que les hospitalisations non programmées des résidents en EHPAD sont fréquentes, souvent répétées et très variables selon les pays. Et elle en chiffre la part discutable : de 19 à 67 % selon les études, ces hospitalisations sont potentiellement évitables, c'est-à-dire qu'elles pourraient l'être si les comorbidités et les syndromes gériatriques étaient pris en charge de façon optimale ou prévenus dans l'établissement. La fourchette est large — elle dit surtout que la marge existe partout.

Les causes, elles, sont connues et relèvent du champ d'action direct du coordonnateur. Selon la HAS, les chutes et la iatrogénie liée aux médicaments sont les causes les plus fréquentes d'hospitalisations non programmées. C'est le terrain quotidien des protocoles de prévention des risques gériatriques et de la révision des ordonnances.

L'astreinte gériatrique et l'entrée directe : éviter le détour par les urgences

Le premier levier décrit par la mission ne coûte pas un lit supplémentaire : il ouvre une ligne téléphonique. Le rapport identifie les lignes d'astreinte téléphonique gériatrique et la téléexpertise comme un moyen d'accéder à un avis diagnostique, thérapeutique ou une aide à l'orientation urgente. L'intérêt tient à ce qu'il devient possible d'organiser en aval : cela permet l'organisation sous 48 heures des hospitalisations en entrée directe dans les services de gériatrie, afin d'éviter des passages au service d'accueil des urgences lorsque la situation ne le requiert pas.

Encore faut-il que la filière existe et soit identifiée. Le rapport rappelle l'ancienneté du cadre : depuis la circulaire DHOS/02 n° 2007-117 du 28 mars 2007 relative à la filière de soins gériatrique, de nombreuses agences régionales de santé ont identifié, labellisé et financé des filières de soins gériatriques. Savoir laquelle couvre son territoire, et disposer du numéro d'astreinte à jour dans le classeur de garde, relève d'un travail de recensement que le code confie explicitement au coordonnateur : le 10° de l'article D. 312-158 du code de l'action sociale et des familles lui demande d'identifier les acteurs de santé du territoire afin de fluidifier le parcours de santé des résidents, de donner un avis sur le contenu des conventions conclues entre l'établissement et les établissements de santé au titre de la continuité des soins et de participer à leur mise en œuvre.

La HAS formule la même exigence en termes opérationnels : l'établissement doit nouer des partenariats opérationnels avec les acteurs de soins du secteur pour développer ou renforcer l'expertise gériatrique, l'expertise en soins palliatifs, la télémédecine et l'hospitalisation à domicile. Elle y ajoute deux conditions de base : s'assurer de la permanence des soins 24 h/24 et, le cas échéant, d'une régulation par le SAMU Centre 15, et mettre en place les dossiers de liaison d'urgence.

Faire venir l'expertise dans l'établissement

Le deuxième levier consiste à déplacer le spécialiste plutôt que le résident. Le rapport identifie les équipes mobiles de gériatrie intervenant au domicile et en EHPAD comme un levier structurant, permettant d'apporter une évaluation experte et spécialisée dans les lieux de vie des personnes âgées. Leur financement reste toutefois une proposition, pas un acquis : la mission juge nécessaire que les agences régionales de santé soutiennent financièrement les équipes mobiles de gériatrie par une dotation forfaitaire de type fonds d'intervention régional ou médico-sociale.

L'hospitalisation à domicile occupe une place centrale dans le raisonnement. Le rapport indique que de nombreuses hospitalisations de résidents d'EHPAD sont liées à des épisodes infectieux ou à des décompensations de pathologies chroniques pouvant être prises en charge sur place avec un renforcement temporaire des soins. D'où la proposition, sans ambiguïté : renforcer l'HAD en élargissant et en simplifiant son cadre d'intervention. La mission décrit aussi un montage plus inhabituel : le dispositif SAMU-HAD, expérimenté en région Centre-Val de Loire, permet au SAMU, en l'absence de médecin traitant disponible, de mobiliser directement une équipe d'HAD pour intervenir au domicile d'un patient ou en EHPAD.

L'évaluation anticipée, un dispositif encore peu mobilisé

Moins connu, ce mécanisme mérite d'être intégré aux réflexes de l'établissement. Le rapport identifie les évaluations anticipées en établissements sociaux et médico-sociaux comme un levier important pour prévenir les décompensations et éviter des transferts aux urgences. Sa mise en œuvre est collégiale et place le coordonnateur au centre : l'évaluation anticipée est réalisée sur demande de l'établissement et après décision collégiale médicale associant le médecin traitant, le médecin coordonnateur de l'EHPAD et un médecin praticien d'HAD. Le volume progresse : plus de 9 000 évaluations anticipées ont été réalisées en 2024, avec une progression importante de leur utilisation.

La nuit reste le moment le plus exposé. Sur ce point, la CNSA a documenté un bénéfice mesuré : la présence d'infirmiers de nuit en EHPAD contribue notamment à la réduction du nombre de passages des résidents aux urgences.

Les propositions qui visent directement le poste de coordonnateur

Le rapport ne se contente pas de décrire des dispositifs externes : il pointe la fragilité de la ressource médicale interne. Il considère que les EHPAD constituent un point de fragilité alors qu'ils pourraient être un point d'appui de confiance, et rattache cette fragilité au contexte budgétaire — plus de 80 % des EHPAD publics sont en déficit, une donnée à mettre en regard des arbitrages de tarification et de financement discutés avec les autorités.

Deux propositions concernent l'exercice quotidien. La première touche au périmètre de prescription : parmi les mesures avancées pour soutenir les médecins coordonnateurs, le rapport suggère de leur permettre de prescrire pour les résidents des EHPAD qu'ils coordonnent. La seconde crée un renfort paramédical de haut niveau : la mission propose de créer la mention gériatrie pour les infirmiers en pratique avancée, par décret en Conseil d'État, et de les déployer dans les EHPAD et les établissements de santé pour constituer un maillage territorial. Elle va jusqu'à esquisser une cible : la mise en place d'un plan « une IPA gériatrie par EHPAD » pourrait constituer une réponse adaptée à ces difficultés, adossée à une incitation financière — une dotation forfaitaire finançant à hauteur de 50 % les trois premières années d'exercice d'une IPA au sein d'une structure sanitaire ou médico-sociale.

Il faut être clair sur le statut de ces mesures : ce sont des recommandations de mission. Le décret en Conseil d'État créant la mention gériatrie n'est pas publié, et les modalités de financement évoquées n'ont pas de portée normative. Rien n'y est, à ce stade, opposable à un établissement ou à une agence régionale de santé.

Ce que le coordonnateur peut engager sans attendre

Trois actions ne dépendent d'aucun texte à paraître. Recenser et tenir à jour les voies d'accès directes du territoire — astreinte gériatrique, téléexpertise, service de gériatrie aiguë acceptant les entrées programmées sous 48 heures — et les inscrire dans les conventions dont le code lui confie l'avis. Systématiser le dossier de liaison d'urgence, dont l'absence transforme un transfert en enquête. Enfin, porter la question des transferts évitables devant l'instance qui existe pour cela : le 3° de l'article D. 312-158 du code de l'action sociale et des familles prévoit que le médecin coordonnateur préside la commission de coordination gériatrique, chargée d'organiser l'intervention de l'ensemble des professionnels salariés et libéraux au sein de l'établissement. Une enquête ancienne rappelle que l'outil n'est pas universellement installé : 66 % des EHPAD répondants avaient mis en place cette commission lors du recensement de 2017.

Ces mêmes réflexes alimentent d'ailleurs un autre exercice devenu obligatoire, puisque le 9° du même article prévoit que le médecin coordonnateur coordonne, avec le concours de l'équipe soignante, un rapport annuel d'activité médicale qu'il signe conjointement avec le directeur de l'établissement — un document où les transferts et les hospitalisations non programmées ont naturellement leur place, et qui se prépare avec la direction de l'établissement. Le périmètre complet de ces attributions est détaillé dans notre présentation des missions du médecin coordonnateur.

Sources officielles