Fluoropyrimidines : l'alerte de l'ANSM sur la iatrogénie évitable

Clinique & protocoles · Publié le · 7 min de lecture

L'Agence nationale de sécurité du médicament a publié une nouvelle alerte sur les chimiothérapies à base de fluoropyrimidines, capécitabine et 5-fluorouracile en tête. Elle rappelle aux professionnels de santé l'obligation de dépister le déficit en DPD avant toute initiation de traitement et d'adapter les doses en conséquence. Pour le médecin coordonnateur, qui assure le suivi en Ehpad des résidents traités par chimiothérapie orale prescrite en ville ou à l'hôpital, ce rappel invite à renforcer le dialogue avec l'oncologue prescripteur.

Une vigilance rappelée pour les chimiothérapies orales par fluoropyrimidines

Les fluoropyrimidines (5-fluorouracile (5-FU) et la capécitabine) sont utilisées dans le traitement de certains cancers. Ces molécules peuvent concerner des résidents d'Ehpad suivis pour un cancer diagnostiqué avant ou pendant leur séjour en établissement, dans le cadre d'une chimiothérapie orale poursuivie hors de l'hôpital. Elles peuvent provoquer des toxicités sévères, parfois mortelles, en particulier chez les patients présentant un déficit en DPD (dihydropyrimidine déshydrogénase), une enzyme qui permet à l’organisme d’éliminer ces médicaments. L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a publié une alerte le 09/09/2026 pour rappeler aux professionnels de santé la nécessité de surveiller les effets indésirables et adapter les doses de ces chimiothérapies.

Ce risque iatrogène rejoint les vigilances déjà documentées dans les Protocoles et risques gériatriques suivis en Ehpad, en particulier pour les traitements à marge thérapeutique étroite chez le sujet âgé. Si l'ANSM ne vise pas spécifiquement le secteur médico-social dans cette alerte, l'essor des chimiothérapies orales administrées en ambulatoire, y compris chez des patients âgés polypathologiques, rend cette vigilance particulièrement pertinente pour les établissements accueillant des résidents suivis en oncologie.

Le dépistage du déficit en DPD, un préalable obligatoire

Un test de dépistage du déficit en DPD est obligatoire avant toute initiation de traitement par fluoropyrimidine. Il permet de vérifier que l'organisme du patient est capable d'éliminer correctement le médicament. Ce dépistage repose sur un dosage sanguin : un dosage de l'uracilémie doit obligatoirement être effectué, comme le précise l'ANSM dans son actualité sur la recherche d'un déficit en DPD (dihydropyrimidine déshydrogénase) est obligatoire avant tout début de traitement. Depuis la généralisation de cette obligation, le recours au test a nettement progressé, passant d'environ 6 500 tests annuels avant février 2018 à 65 000 en 2022.

Un cas d'erreur médicamenteuse évitable, signalé par l'ANSM

En 2025, peu de cas graves de toxicités associées aux fluoropyrimidines ont été déclarés. Parmi ceux-ci, on compte un cas d’erreur médicamenteuse évitable avec la capécitabine, survenu chez une patiente dont le déficit partiel en DPD était connu sans que la dose prescrite ait été adaptée en conséquence. Cette erreur a conduit à la mise en place de mesures dans l'établissement de santé concerné pour sécuriser les futures prescriptions et délivrances de capécitabine. Ce type de signalement rappelle l'importance de maintenir la vigilance constante de tous les acteurs de la chaine de soins. C'est dans ce contexte que L’ANSM rappelle la nécessité, pour l'ensemble des acteurs de santé, de rester vigilants et mobilisés pour prévenir les toxicités sévères évitables associés aux chimiothérapies à base de fluoropyrimidines, après qu'un nouveau cas évitable a été déclaré en 2025.

Cet épisode fait écho aux constats plus larges sur la Iatrogénie médicamenteuse en Ehpad : l'ARS outille le médecin coordonnateur, où la sécurisation du circuit du médicament repose largement sur la vigilance de terrain, y compris pour des traitements prescrits en dehors de l'établissement. Ce signalement concerne un établissement de santé et non un Ehpad, mais le mécanisme décrit — une information clinique connue, ici un déficit partiel en DPD, non répercutée sur la prescription réelle — n'est pas propre à un type d'établissement : c'est ce risque que la coordination entre professionnels vise à réduire.

Un cadre national inédit pour adapter la dose initiale

À la demande de la Direction générale de la santé, l’ANSM et l’INCa ont conjointement travaillé avec un groupe pluridisciplinaire pour élaborer des recommandations nationales sur l'adaptation posologique des fluoropyrimidines (5-FU et capécitabine) selon le niveau d'uracile dans le sang des patients. Un groupe d’experts piloté par l'INCa et l'ANSM a rendu un avis national pour aider à l’adaptation de la dose initiale de ces chimiothérapies pour les patients présentant un déficit partiel en DPD. Cet avis national d’experts propose, pour la première fois, un cadre national partagé permettant d'aider les prescripteurs à adapter la dose initiale des fluoropyrimidines chez les patients présentant un déficit partiel en DPD et ainsi limiter le risque de toxicité grave. Ces travaux sont détaillés par l'ANSM dans le prolongement de son actualité sur un avis national pour aider à l’adaptation de la dose initiale de ces chimiothérapies. Ces recommandations doivent toujours être appliquées en tenant compte de la situation clinique de chaque patient.

Une enquête de pharmacovigilance renforcée dans la durée

Depuis 2018, l’ANSM a mis en place une enquête nationale de pharmacovigilance. Elle suit chaque année l’évolution des cas d’effets indésirables graves (mise en jeu du pronostic vital, décès) qui auraient pu être évités si les recommandations avaient été respectées. Cette enquête se base sur les déclarations des patients et des professionnels de santé, réalisées via le portail de signalement et remontées par le réseau des centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV). Depuis 2020, aucun cas « évitable » de décès ou de mise en jeu du pronostic vital n'a été identifié chez des patients traités par une fluoropyrimidine et non dépistés pour le déficit en DPD. En parallèle, le dépistage du déficit en DPD est obligatoire avant tout début de traitement. Ces chiffres nationaux ne distinguent pas les lieux de vie des patients ; ils rappellent néanmoins que la sécurité de ces traitements repose sur l'implication de l'ensemble des acteurs du parcours de soins, y compris ceux qui, comme le médecin coordonnateur, n'interviennent pas directement dans la prescription. L'ANSM reste pleinement mobilisée, aux côtés des professionnels de santé et des autres institutions de santé concernées, pour prévenir la survenue de ces cas graves d’effets indésirables évitables et sécuriser l'utilisation des fluoropyrimidines. « Nous poursuivons la surveillance de ces médicaments. », précise l'agence

Ce que cela signifie pour le médecin coordonnateur

Le médecin coordonnateur n'est pas prescripteur de chimiothérapie, mais il occupe une position d'observation privilégiée : repérer, dans le dossier médical d'un résident, un traitement en cours par 5-FU ou capécitabine, vérifier que le test de dépistage du déficit en DPD a bien été réalisé en amont, et s'assurer que la dose retenue a tenu compte du profil du patient. Cette vigilance se construit en lien étroit avec l'oncologue prescripteur, en particulier pour signaler sans délai tout effet indésirable inhabituel — diarrhée sévère, mucite, neutropénie — susceptible d'évoquer une toxicité liée aux fluoropyrimidines chez un résident dont la réserve physiologique est souvent réduite.

Concrètement, cette coordination peut s'appuyer sur quelques points de vigilance simples à intégrer aux transmissions et aux réunions pluridisciplinaires :

  • vérifier que le compte-rendu du dépistage du déficit en DPD figure au dossier avant toute administration de 5-FU ou de capécitabine ;
  • signaler sans délai à l'oncologue prescripteur tout signe évocateur d'une toxicité digestive, cutanée ou hématologique inhabituelle ;
  • assurer la transmission des informations entre l'oncologue, le pharmacien et l'équipe soignante lors des réunions de coordination ;
  • documenter, dans le dossier du résident, les adaptations de dose éventuellement décidées par le prescripteur.

Chez un résident âgé, souvent polymédiqué et dont la fonction rénale ou hépatique peut déjà être fragilisée, une toxicité sévère liée aux fluoropyrimidines est susceptible de se traduire par une décompensation rapide de l'état général. La vigilance du médecin coordonnateur, bien qu'elle s'exerce en périphérie de la prescription elle-même, contribue ainsi directement à la sécurité du parcours de soins du résident traité par chimiothérapie.

Cette coordination s'inscrit dans le périmètre plus large des Missions du médecin coordonnateur, qui incluent le suivi des traitements à risque prescrits en dehors de l'établissement et la transmission d'informations utiles entre les différents intervenants du parcours de soins du résident. Face à une classe de médicaments capable de toxicités sévères en cas d'erreur de dosage, ce rôle de relais et d'alerte prend tout son sens pour une population dont l'état clinique peut évoluer rapidement.